Au cours de la dernière décennie, la durabilité des entreprises a principalement reposé sur des engagements déclaratifs : fixer des objectifs ambitieux, publier des feuilles de route, et attendre que les politiques publiques suivent. Cette approche a atteint ses limites et les entreprises doivent démontrer l’impact des engagements pris.
Alors que les négociations climatiques internationales lors de la COP 30 progressent lentement, les entreprises font face à une réalité plus exigeante : leur crédibilité dépend désormais de résultats concrets, et non plus sur de simples promesses. Les investisseurs, régulateurs et clients ne demandent plus ce que les entreprises envisagent en matière de durabilité, mais ce qui a été réellement réalisé.
Les échanges avec les responsables RSE, les institutions financières et les décideurs politiques reflètent ce changement : plus de lucidité sur les exigences et les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de leur ambition en matière de décarbonation, un examen plus strict des engagements et une certaine lassitude face au décalage entre ambitions et impacts concrets.
La prochaine étape pour les entreprises ne sera pas définie par des objectifs, mais par des actions concrètes et des progrès tangibles. Sur la base de nos travaux dans différents secteurs et régions, huit tendances se distinguent pour 2026.
La pause dans la mise en œuvre de la directive européenne sur le reporting en matière de durabilité (CSRD) a été interprétée par certains cercles d’acteurs, comme un recul collectif en matière de transparence climatique au niveau européen, voire mondial. Or, ce n’est pas le cas.
Le paquet de simplification « Omnibus » de l’UE prévoit bien d’exempter une part significative d’entreprises des obligations liées à la CSRD et de la directive sur le devoir de diligence en matière de développement durable des entreprises (CSDDD). Mais si les exigences légales sont revues à la baisse, les attentes des parties prenantes, elles, ne faiblissent pas. Les investisseurs, les prêteurs et les partenaires commerciaux continuent d’exiger des données ESG fiables et exploitables. Les entreprises ayant déjà investi dans des systèmes de reporting en reconnaissent la valeur : une meilleure gestion des risques ESG, une gouvernance relative à ces enjeux plus claire et une stratégie mieux informée. Pour les entreprises qui ne disposent pas de ces fondations, la tentation de faire une pause pourrait s’avérer coûteuse.
Dans le même temps, l’ambition réglementaire change de géographie. À partir de 2026, la Chine, Hong Kong, Singapour et le Japon introduiront des obligations de reporting ESG alignées sur les normes de l’International Sustainability Standards Board (ISSB), imposant la transparence en matière de durabilité dans des économies représentant une part croissante du PIB mondial, des échanges commerciaux et des flux de capitaux. Ces pays étant au cœur des chaînes d’approvisionnement industrielles, financières et technologiques, leurs règles façonneront la définition des données de durabilité « bancables » pour les contreparties du monde entier.
Pour les exportateurs fortement émetteurs de carbone, la pression s’accentue. Le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF/CBAM) de l’UE entrera dans sa phase définitive en 2026, avec les premiers paiements prévus en 2027. Le Royaume-Uni adoptera un dispositif similaire la même année. Les exigences en matière de collecte et de vérification des données poussent déjà les exportateurs concernés à s’adapter sous peine de perdre leur accès au marché européen.
En conséquence, la tendance n’est donc pas un allègement des obligations réglementaires, mais une redistribution de celles-ci et un écart croissant entre ce que la réglementation impose aux entreprises et ce qu’attendent réellement les marchés économiques.
Les fondamentaux de la compétitivité énergétique ont changé. Une analyse récente de Schneider Electric montre que les énergies renouvelables représentent désormais plus de 40 % de la production mondiale d’électricité, dont 25 % proviennent à elles seules de l’éolien et du solaire. Les contrats d’achat d’électricité (CAE) conclus par les entreprises ont atteint des niveaux record en 2024, non pas sous l’effet de la réglementation, mais pour des raisons économiques. Dans environ 60 % des marchés mondiaux, les énergies renouvelables constituent désormais la source de nouvelle capacité la plus rentable.
La flexibilité de la demande représente la prochaine frontière. À mesure que les réseaux intègrent davantage d’énergies renouvelables variables, le moment de consommation devient aussi déterminant que la quantité consommée. Les entreprises capables de décaler ou réduire leur consommation pendant les heures de pointe ouvrent de nouvelles sources de revenus grâce à des programmes de « réponse à la demande », transformant la gestion de l’énergie d’un poste de coûts en opportunité de marge. Pourtant, l’innovation et les investissements du côté de la demande restent trop souvent négligés, alors même que les bénéfices en termes de coût, d’efficacité et de flexibilité sont de plus en plus difficiles à ignorer.
L’efficacité énergétique demeure l’un des leviers les plus rapides et les plus rentables à disposition, pourtant encore sous-exploitée. L’électrification des procédés industriels, la modernisation des systèmes de gestion des bâtiments et l’optimisation des opérations permettent de réduire simultanément les coûts énergétiques et les émissions de carbone. Pour beaucoup d’organisations, le kilowattheure le moins cher reste celui qu’elles ne consomment pas.
Cette année marque un tournant : la nature ne sera plus un sujet périphérique des stratégies climatiques des entreprises, mais en deviendra un pilier à part entière. L’alignement de la Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD) avec l’ISSB, la généralisation des outils d’évaluation des risques liés à la nature, ainsi que l’essor des plans de transition intégrant ces enjeux de biodiversité poussent les entreprises à considérer la biodiversité, l’eau et l’usage des terres comme des risques financiers significatifs.
Dans le même temps, la méthodologie « Forest, Land and Agriculture (FLAG) » de l’initiative Science Based Targets (SBTi), portant sur les forêts, les terres et l’agriculture, clarifie la manière dont les émissions et les absorptions de carbone doivent être gérées dans les secteurs fortement dépendants de l’usage des terres. Pour les entreprises dont l’empreinte du Scope 3 est importante, « l’insetting » (réduction des émissions de carbone au sein de leurs propres chaînes de valeur) passe progressivement de la théorie à la pratique : les seules réductions d’émissions de leurs opérations et le recours aux énergies renouvelables ne suffiront pas pour répondre aux objectifs climatiques.
Les investisseurs ont déjà pris de l’avance : la perte de biodiversité est désormais considérée comme un risque systémique, avec des implications directes sur la solvabilité, la valorisation et l’allocation du capital. Notre récente étude, menée avec Spainsif, montre que les institutions financières dépassent de plus en plus l’approche purement réglementaire en lien avec la biodiversité, pour reconnaître le levier stratégique de la gestion des risques relatifs à la biodiversité et des opportunités de création de valeur. Les défis liés aux données et aux métriques restent réels, mais les acteurs pionniers investissent dès maintenant sans attendre un cadre parfait.
Il est peu probable qu’un marché mondial unifié des crédits de biodiversité voit le jour rapidement. Ce qui se développera plutôt, ce sont des investissements d’entreprises en faveur de la nature ciblés, spécifiques à leur territoire et étroitement liés à leurs chaînes d’approvisionnement et leurs expositions aux risques.
La plupart des organisations savent désormais identifier leurs risques climatiques, mais rares sont celles qui disposent des capacités nécessaires pour les limiter. Des risques physiques autrefois perçus comme lointains se manifestent désormais sur toutes les géographies : incendies de forêt en Europe du Nord, pertes de productivité liées à la chaleur dans les régions industrielles en Asie, pression croissante sur les ressources en eau, entraînant des perturbations opérationnelles et une hausse des coûts. Ces événements ne constituent plus des scénarios extrêmes mentionnés dans des plans de continuité d’activité des entreprises : ils affectent de manière récurrente les flux de trésorerie, la valeur des actifs et l’accès à des assurances.
Parallèlement, les risques de transition s’intensifient tout aussi rapidement. Une nouvelle extension du prix du carbone, une interdiction de produit ou un durcissement de la réglementation peuvent revaloriser – positivement ou négativement – des secteurs entiers à un rythme bien plus rapide que les cycles de gouvernance ou les processus budgétaires ne peuvent suivre. Pourtant, ces dynamiques demeurent largement absentes des modèles de valorisation, de fusion-acquisition ou des stratégies d’allocation du capital. En 2026, le critère déterminant ne sera plus la qualité descriptive des discours sur le risque climatique mais la capacité des entreprises à intégrer de manière crédible des analyses de scénarios dans leurs décisions de stratégie, leurs arbitrages d’allocation de capital et la construction de leurs portefeuilles d’investissement.
L’adaptation a longtemps été reconnue – poliment – comme un sujet important, mais elle reste sous-financée, car ses bénéfices étaient perçus lointains, réactifs et difficiles à quantifier. Cette vision est en train de changer. Les effets du changement climatique ont désormais un impact direct sur les fondamentaux économiques des entreprises : le stress thermique augmente la consommation énergétique et annule une partie des gains d’émissions, les pénuries d’eau interrompent la production, tandis que les inondations et les tempêtes perturbent les chaînes d’approvisionnement et endommagent les actifs.
Pour des secteurs comme l’agriculture et l’agro-alimentaire, l’industrie manufacturière, les services d’approvisionnement en eau, les fournisseurs d’énergie ou le tourisme, l’adaptation n’est plus une action supplémentaire d’une stratégie RSE : elle devient centrale pour préserver les marges et la capacité d’opérer. La bonne nouvelle est que de nombreuses mesures d’adaptation offrent un retour sur investissement rapide : les stratégies de réduction de la chaleur diminuent les coûts d’exploitation, les solutions d’adaptation fondées sur la nature protègent les actifs réels tout en renforçant la biodiversité, et les systèmes d’alerte précoce réduisent les arrêts d’activité et les pertes.
Les organisations les plus avancées réagissent en élaborant des plans d’adaptation structurés, qui priorisent les gains à court terme, évitent les maladaptations et présentent la résilience dans des termes que les conseils d’administration, les prêteurs et les investisseurs peuvent intégrer dans leurs décisions.
Le marché volontaire du carbone a traversé une phase d’ajustement difficile, mais nécessaire. Les crédits carbone de haute intégrité1 restent rares et l’écart entre les besoins des acheteurs et ce que le marché peut offrir de manière crédible oblige les entreprises à repenser leur stratégie.
Au lieu de s’appuyer sur des achats ponctuels annuels, de plus en plus d’entreprises sécurisent désormais des contrats d’achat à long terme, renforcent leur due diligence et utilisent des outils numériques de suivi, de reporting et de vérification (MRV) pour évaluer l’intégrité des projets. Les produits d’assurance et les mécanismes du marché secondaire commencent également à gagner en maturité, signe d’une architecture de marché plus consciente des risques.
Les règles du jeu évoluent aussi. La norme Net-Zero Standard 2.0 du SBTi et une éventuelle norme ISO sur la neutralité carbone renforcent les attentes quant à la manière dont les crédits carbone peuvent s’intégrer dans des plans de transition crédibles. Notre dernière étude sur le marché des crédits carbone montre que cette évolution est déjà engagée : 4 organisations sur 10 déclarent qu’elles s’engagent activement dans les crédits à haute intégrité, via l’achat, l’investissement ou le développement de projets, pour gérer les risques climatiques, renforcer leurs chaînes d’approvisionnement et créer de la valeur à long terme. Plus de la moitié (55 %) prévoient d’augmenter leur recours aux crédits carbone d’ici 2030, signe d’une confiance, d’un appétit et d’une capacité croissante à s’engager.
Dans ce contexte, les acteurs pionniers sécuriseront les projets et les technologies alignés sur leur stratégie de long terme. Ceux qui attendront que « la poussière retombe » risquent de constater que les opportunités d’accès aux crédits de haute intégrité se sont fortement réduites.
Le véritable sujet de l’IA pour la durabilité cette année ne réside pas dans l’IA générative et la création de contenu, mais dans l’automatisation intelligente. L’IA agentique commence à prendre en charge les tâches que les équipes de durabilité peinent à déployer à grande échelle : validation des données d’émissions, sélection des facteurs d’émissions appropriés, rapprochement de millions d’entrées, détection d’anomalies, modélisation de scénarios et maintien de pistes d’audit. Plutôt qu’un tableau de bord supplémentaire, l’IA agit comme un assistant permanent capable de relier, vérifier et synthétiser des ensembles de données fragmentés.
Pour autant, l’IA ne remplace pas le jugement humain. Elle permet aux experts de se concentrer sur l’interprétation, la stratégie et l’engagement des parties prenantes : les leviers qui font véritablement avancer la mise en œuvre des plans de transition des entreprises. Les organisations qui créent le plus de valeur sont celles qui combinent l’efficacité de l’IA avec l’expertise humaine, sans opposer les deux.
Cette capacité doit toutefois s’accompagner d’une vigilance sur l’empreinte énergétique propre à l’IA, ce qui explique l’intérêt croissant pour l’« IA frugale ». De plus en plus d’entreprises devraient chercher à redimensionner correctement leurs modèles, transférer certaines charges de travail vers des réseaux à faibles intensité carbone et à mobiliser l’IA de manière sélective sur les processus à fort impact. Une adoption responsable de l’IA reposera sur une gouvernance claire et transparente ainsi qu’une consommation énergétique sobre.
Les émissions de Scope 3 ont mis une réalité en évidence : aucune entreprise ne peut aujourd’hui mener une stratégie de durabilité crédible de manière indépendante. Les avancées les plus significatives dépendent désormais de la qualité des relations avec les fournisseurs et de la maturité de la collaboration à travers les chaînes de valeur.
Cela implique de renforcer les capacités des PME, d’harmoniser les méthodes de mesure, de partager des outils numériques et de cofinancer des actions en faveur de la décarbonation et de la nature. Cela signifie également de dépasser les demandes de données ponctuelles pour établir de véritables partenariats pluriannuels, fondés sur la confiance, la transparence et la création de valeur économique partagée.
Les entreprises qui prendront de l’avantage seront celles capables d’assembler ces éléments, d’engager leurs partenaires et de considérer la transition vers un modèle économique décarboné et résilient comme un défi systémique plutôt que comme une succession de projets cloisonnés.
La COP30 n’a pas livré de nouveaux éléments structurants pour la transition des entreprises vers des modèles d’affaires décarbonés et résilients. Elle a plutôt mis en évidence que la question centrale pour 2026 n’est plus de savoir qui affiche les objectifs climatiques les plus ambitieux, mais qui est réellement prêt à opérer dans un monde où les risques, les politiques publiques et les attentes des investisseurs en matière de durabilité évoluent à des rythmes différents.
Dans ce contexte, le leadership reviendra aux organisations capables de démontrer des progrès concrets, de s’adapter rapidement et de collaborer en profondeur à travers leurs chaînes de valeur. Ce sont ces entreprises qui façonneront le futur.
¹ Les crédits carbone de haute intégrité répondent aux standards les plus stricts en matière d’additionnalité, de permanence, de double comptage et de bénéfices socio-environnementaux vérifiés.