Renforcer la séquestration carbone dans les territoires : une urgence pour tenir les objectifs climatiques – exemple du Département de la Mayenne
Dans le cadre de son objectif de neutralité carbone d'ici à 2040, nous avons accompagné le Département de la Mayenne à développer sa stratégie de séquestration carbone.
La neutralité carbone en 2050 – un objectif national ambitieux mais fragilisé
La neutralité carbone, ou « zéro émission nette », désigne un état d’équilibre entre les sources d’émissions de gaz à effet de serre (GES) liées notamment à la combustion d’énergies fossiles et la déforestation, et à leur absorption par des puits de carbone (océan, forêts, sols…). Cet équilibre, défini par l’article 4 des Accords de Paris, est une condition sine qua non pour “limiter l’élévation de la température à 1,5° C par rapport aux niveaux préindustriels”.
En France, cet objectif est porté par la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC), qui vise à diviser par six les émissions de GES par rapport à 1990 et à doubler les capacités d’absorption d’ici à 2050. Ce deuxième volet d’action, moins connu et moins médiatisé que la réduction de nos émissions de GES, est néanmoins tout aussi crucial en matière de lutte contre le changement climatique, Toutefois, ces puits de carbone sont de plus en plus fragilisés par les activités humaines (comme l’artificialisation ou les pollutions) et les effets du changement climatique. Les forêts sont particulièrement touchées : leurs capacités de séquestration ont diminué de 48 % depuis 20101, en raison de sécheresses, incendies, tempêtes et invasions des pathogènes. Cette dégradation compromet l’atteinte de la neutralité carbone et appelle à une révision ambitieuse de la future SNBC 3 (révision qui a fait l’objet d’une concertation fin 2024).
Le besoin d’une stratégie globale de séquestration carbone
Dans son dernier rapport2, le Haut Conseil pour le Climat souligne une prise de conscience des acteurs, mais un manque de vision d‘ensemble suffisamment stable, cohérente et lisible vu les enjeux du secteur. Nos objectifs ne pourront être atteints qu’à condition de mettre en place de façon urgente et effective un plan national de renouvellement des écosystèmes forestiers, ainsi qu’un renforcement des actions sur le stockage de carbone dans les terres cultivées et prairies. Il insiste sur le fait que la séquestration est dépendante des politiques liées à l’aménagement du territoire, et donc de l’objectif zéro artificialisation nette (ZAN). Il appelle donc à établir rapidement une stratégie nationale de stockage de carbone dans les sols et la biomasse agricole, ainsi qu’une stratégie pluriannuelle pérenne de financement du renouvellement forestier (Fonds forestier).
Dans ce contexte, les collectivités territoriales ont un rôle stratégique à jouer. Si leurs actions en matière de réduction des émissions sont souvent encadrées par la réglementation, la séquestration carbone s’inscrit encore largement dans une démarche volontaire. Pourtant, grâce à leurs compétences en aménagement du territoire et en gestion des espaces naturels, mais aussi à travers le patrimoine foncier important qu’elles gèrent (comme les établissements scolaires ou les voiries, pouvant faire l’objet de politiques de renaturation), elles disposent de leviers puissants. En s’engageant dans une stratégie de séquestration, les collectivités peuvent non seulement renforcer leur exemplarité, mais aussi mobiliser les acteurs locaux autour d’une trajectoire collective vers la neutralité carbone qui inclut les enjeux de préservation de l’identité paysagère du territoire, de maintien de l’activité agricole, de gestion foncière responsable mais aussi des réflexions sur la biodiversité et la santé des populations.
L’atteinte des objectifs fixés aux horizons 2040 ou 2050 se joue aujourd’hui. Le vivant est un temps long, qu’il devient urgent d’intégrer pleinement aux stratégies climat des collectivités.
L’exemple du Département de la Mayenne : une démarche territoriale innovante
Le Département de la Mayenne, à travers son objectif de contribution à la neutralité carbone à horizon 2040, s’est lancé dans une ambitieuse démarche afin de préserver et d’augmenter ses capacités de séquestration à l’échelle de son patrimoine et de son territoire. En tant que Département, la Mayenne dispose de nombreux leviers au travers de ses compétences : gestion d’espaces naturels sensibles, aménagement du territoire et de la voirie départementales, politique bocagère et de gestion des ressources en eau, contrats de territoire (aides financières aux collectivités), stratégie de mobilisation des acteurs du territoire…
Le sujet étant encore peu connu et mal documenté sur le territoire, le Département a sollicité SE Advisory Services (anciennement EcoAct) et MEOSS afin d’établir, dans un premier temps, un état des lieux précis de l’occupation des sols et des stocks et flux de carbone en 2015 et 2022, puis dans un deuxième temps de sensibiliser les parties prenantes dans une démarche prospective pour modéliser le potentiel de séquestration sur le territoire en 2040.
L’étude réalisée par MEOSS a permis d’affiner le diagnostic initial réalisé via l’outil ALDO3, d’avoir une vision précise des stocks et flux de carbone et d’évaluer les changements d’occupation du sol ayant eu lieu entre 2015 et 2022.
SE Advisory Services a ensuite accompagné le CD53 à travers une démarche prospective en s’appuyant sur ce diagnostic. La prospective consiste à explorer les futurs possibles pour identifier les enjeux de demain et éclairer les décisions d’aujourd’hui. Cette approche par scénarios vise à mobiliser l’ensemble des parties prenantes du territoire, à partager une vision du potentiel de séquestration et à prendre conscience des ordres de grandeur et du niveau d’ambition nécessaire des actions pour atteindre l’objectif fixé.
Trois scénarios contrastés de séquestration en 2040 ont été imaginés en co-construction avec la direction développement durable et mobilité, la mission agenda bas carbone, le service milieux et paysages, en charge notamment de la politique biodiversité, le service de l’eau et le responsable de la politique bocagère :
Un scénario tendanciel au sein duquel les tendances observées à l’échelle territoriale ou nationale se poursuivent (forte artificialisation, retournement de prairies, assèchement des zones humides…), peu de leviers d’actions sont mis en œuvre ;
Un scénario réglementaire où les stocks et les flux évoluent proportionnellement aux objectifs nationaux et régionaux (ZAN 2050, SNBC…) ;
Un scénario de contribution à la neutralité carbone qui s’appuie sur des actions volontaristes menées par l’ensemble des acteurs (urbanisme, agriculture, sylviculture…), permettant de séquestrer les émissions résiduelles du Département.
Ces scénarios reposent sur la combinaison de variables permettant de modéliser les leviers de séquestration concrets : zéro artificialisation nette, plantation de haies et d’arbres, mise en œuvre de pratiques agricoles stockantes, arrêt du retournement des prairies, préservation des zones humides… Ils ont été construits dans une démarche itérative incluant plusieurs parties prenantes du territoires (agents de différentes directions, acteurs agricoles et de la sylviculture, assemblée du bocage…).
La quantification des leviers a permis de prendre conscience des efforts nécessaires pour atteindre un équilibre entre les émissions départementales et le carbone séquestré par le territoire et de s’approprier les ordres de grandeur permettant d’identifier les principaux leviers.
Afin d’apporter une estimation réaliste de la capacité de séquestration du territoire, il était important de modéliser les impacts du changement climatique sur les capacités de séquestration des forêts. Cet impact est encore peu intégré aux réflexions et stratégies de long terme en matière de séquestration carbone. Il est pourtant essentiel de le prendre en considération. SE Advisory Services a ainsi développé un modèle permettant d’évaluer le taux de mortalité des essences en lien avec le réchauffement dans un scénario à forte intensité carbone menant à un réchauffement planétaire d’environ 4 à 5 degrés d’ici à la fin du siècle (scénario RCP 8.5 du GIEC). D’après cette étude, les forêts de Mayenne pourraient perdre jusqu’à un quart de leur capacité de séquestration à horizon 20404.
Ainsi, pour équilibrer les émissions résiduelles de GES du territoire, le Département devra mobiliser l’ensemble des leviers à sa disposition et multiplier ses capacités de séquestration par 5,5 : limiter l’artificialisation, afforester, préserver et planter des haies, mettre en œuvre des pratiques agricoles spécifiques ou encore agir sur les durées de rotation de coupe pour laisser les arbres atteindre leur potentiel de séquestration maximal.
Enfin, ces résultats quantifiés ont été mis en débat avec les acteurs locaux (chambres d’agriculture, bocage, gestionnaires forestiers…) afin de sensibiliser aux enjeux de séquestration, réfléchir collectivement à la faisabilité des leviers quantifiés et identifier les freins et ressources nécessaires pour maximiser le potentiel de séquestration du territoire.
Cette étude fournit ainsi une clé de lecture permettant d’alimenter la future stratégie départementale de séquestration, et permet d’identifier des premiers leviers sur lesquels agir dès à présent. Selon Guillaume SALAUN, Conseiller technique agenda bas carbone et territoires en transition au Conseil départemental de la Mayenne : « Les puits de carbone sont un sujet complexe et encore relativement nouveau pour les collectivités. Il est donc essentiel de s’en saisir rapidement pour en améliorer la compréhension. Grâce à cette étude, élus et techniciens disposent désormais d’une vision plus claire : ils connaissent les ordres de grandeur et les leviers d’action possibles. L’enjeu est maintenant d’aller à la rencontre des acteurs des différentes filières pour faire émerger et accompagner des projets concrets. »
Les territoires, au cœur de la pérennité des puits de carbone nationaux
Si de nombreuses incertitudes quant à l’évolution des puits de carbone persistent, les connaissances actuelles suffisent à démontrer un besoin croissant et urgent de préserver et renforcer dès maintenant les stocks de carbone des écosystèmes. L’action conjuguée de réduction des émissions et de préservation des puits est essentielle pour espérer maintenir l’ambition climatique nationale et limiter le réchauffement entre 1,5°C et 2°C d’ici la fin du siècle. La séquestration, sujet souvent mineur au sein des stratégies climat des collectivités, doit urgemment être traitée avec la même importance que la décarbonation. Les différents leviers d’action identifiés sont l’occasion de rassembler les acteurs du territoire autour d’enjeux croisés comme par exemple l’adaptation au changement climatique, la préservation de la biodiversité, l’amélioration de la qualité des sols, la diversification des revenus agricoles, la santé publique et le cadre de vie, la protection de la ressource en eau ou encore la lutte contre les phénomènes d’ilots de chaleur urbains.
L’exemple du Département de la Mayenne illustre comment une collectivité peut s’emparer de cet enjeu, en mobilisant les connaissances disponibles, en anticipant les effets du changement climatique, et en cherchant à fédérer les acteurs locaux autour d’une vision partagée du futur du territoire.
1 Haut Conseil pour le Climat. (2022) Rapport annuel 2022 – Dépasser les constats, mettre en œuvre les solutions, p. 77.
3 ALDO est une plateforme publique permettant de modéliser les stocks et flux de carbone d’un territoire à l’échelle d’un EPCI : https://aldo.territoiresentransitions.fr/
4 Scénario 8.5 : réchauffement à 4°C à 2050
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