Biodiversité : l’angle mort du système financier – Nouvelle étude

Le secteur financier est à l’aube d’un tournant majeur. Aujourd’hui, les financements consacrés à la préservation de la biodiversité atteignent à peine 208 milliards de dollars par an, soit moins de 20 % des 1 150 milliards nécessaires d’ici 2030. Les capitaux privés ne représentent que 17 % de cette enveloppe. Pourtant, la dégradation des ...

Isabel Fernandez de la Fuente

6 nov 2025 13 minutes de lecture

Le secteur financier est à l’aube d’un tournant majeur. Aujourd’hui, les financements consacrés à la préservation de la biodiversité atteignent à peine 208 milliards de dollars par an, soit moins de 20 % des 1 150 milliards nécessaires d’ici 2030. Les capitaux privés ne représentent que 17 % de cette enveloppe. Pourtant, la dégradation des écosystèmes commence déjà à fragiliser les performances des entreprises et à déprécier les actifs dans tous les secteurs économiques.

Pollinisation, régulation de l’eau, fertilité des sols… les services rendus par la nature se détériorent, provoquant des pertes croissantes notamment dans les secteurs les plus dépendants à la biodiversité : l’agriculture, la pêche et la sylviculture. Selon la Banque mondiale, l’effondrement des écosystèmes pourrait entraîner une perte annuelle de 2 700 milliards de dollars de PIB mondial d’ici 2030.

Mais les impacts dépassent largement le secteur de l’agroalimentaire. Les assureurs voient les sinistres liés aux catastrophes naturelles s’intensifier. Les biens immobiliers situés en zones côtières perdent de la valeur à mesure que les barrières naturelles disparaissent. Chaque espèce qui disparaît emporte avec elle des molécules potentiellement révolutionnaires pour la recherche pharmaceutique. Les chaînes d’approvisionnement se grippent, notamment dans les secteurs gourmands en eau comme le textile ou la production manufacturière.

Ce déficit colossal de financement, conjugué à des pertes économiques de plus en plus visibles, représente à la fois un risque systémique pour les portefeuilles d’investissement et une opportunité historique pour réorienter les capitaux vers une économie résiliente et durable. C’est pourquoi, nos équipes ont collaboré avec Spainsif, association espagnole dédiée à l’investissement durable, pour publier une étude afin de réconcilier la finance et la biodiversité.

La biodiversité : pilier sous-estimé de la stabilité économique

Les institutions financières sont bien plus exposées aux risques écologiques que ne le laissent penser les modèles actuels. D’après une étude du Forum économique mondial, plus de la moitié du PIB mondial — soit 44 000 milliards de dollars — dépend directement du bon fonctionnement des écosystèmes. Les banques et investisseurs détiennent des milliers de milliards d’actifs dont la valeur repose sur la santé de la nature. Ainsi, la Banque centrale européenne estime que 26,8 % des actions détenues par les grands groupes bancaires européens sont liées aux services écosystémiques.

Ces risques ne sont plus théoriques : ils se traduisent déjà par des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement, une volatilité accrue des prix des matières premières, et des actifs devenus obsolètes. Les inondations qui ont frappé Valence en octobre 2024, causant plus de 200 morts et des milliards de pertes économiques, démontre comment la dégradation des milieux naturels (zones humides asséchées, sols imperméabilisés, etc.) peut transformer des pluies en torrents meurtriers.

« D’après une étude de la BCE, 75 % des prêts accordés par les banques aux entreprises sont liés, d’une manière ou d’une autre, aux services écosystémiques ; d’où l’urgence d’intégrer la biodiversité dans la gestion des risques. »
— Juan Carlos Delrieu, Responsable ESG, Banco de España

Du risque à l’opportunité : l’émergence d’une économie de la biodiversité

Le déficit annuel de financement de 942 milliards de dollars pour stopper l’érosion de la biodiversité d’ici 2030 ouvre un champ immense de possibilités pour déployer de nouveaux produits financiers. On voit déjà de nouveaux instruments émerger :

  • Les prêts indexés sur la biodiversité offrent des conditions avantageuses aux projets de restauration écologique.
  • Les obligations “nature positive intègrent des indicateurs d’impact mesurables.
  • Les mécanismes de « paiement pour services écosystémiques » — préservation des forêts, filtration naturelle des zones humides, protection côtière par les mangroves — créent de nouvelles classes d’actifs.

Les pionniers de ce secteur bénéficient déjà de conditions préférentielles et de valorisations supérieures.

En parallèle, le marché volontaire du carbone évolue rapidement : les crédits issus de solutions fondées sur la nature, présents depuis plus de vingt ans, intègrent désormais des co-bénéfices pour la biodiversité. Parallèlement, les crédits biodiversité autonomes ou « certificats biodiversités » s’imposent comme une classe d’actifs à part entière.

Ceux qui agissent maintenant façonneront les marchés de demain. Ceux qui attendent s’exposent à des risques croissants et à une perte d’avantage concurrentiel.

Les mangroves : des solutions puissantes pour le climat, la biodiversité et les territoires


Les mangroves sont des puits de carbone exceptionnels, stockant 3 à 5 fois plus de carbone par hectare que les forêts tropicales, dont
plus de 90 % dans les sols. Elles incarnent des solutions fondées sur la nature capables de répondre simultanément aux crises climatiques et écologiques, tout en générant des retombées socio-économiques majeures.   


Le projet de restauration des mangroves de Sundari, mené par SE Advisory Services au Bengale occidental (Inde), en illustre parfaitement le potentiel. Sur 4 500 hectares de mangroves dégradées, les travaux de régénération devraient permettre de séquestrer environ 961 tonnes de CO₂ équivalent par hectare, tout en préservant plus de 1 400 espèces animales, dont le tigre royal du Bengale, une espèce emblématique en danger.  

Mais les bénéfices vont bien au-delà de la biodiversité et du climat. Ce projet renforce la protection côtière face aux catastrophes naturelles, crée plus de 40 emplois locaux par an, et soutient les moyens de subsistance d’1,5 million de personnes vivant principalement de la pêche.   Grâce aux mécanismes de la finance carbone, intégrer les objectifs climatiques et de biodiversité dans les stratégies de marché et de financement permet une utilisation plus efficiente des ressources, maximise les co-bénéfices et réduit les besoins de financement globaux (Terton et al., 2023 ; Forum économique mondial, 2023).  

Réglementation : la biodiversité entre dans le périmètre financier

La réglementation évolue pour prendre de plus en plus en compte la biodiversité. Dans les pays les plus avancées, une réelle transformation réglementaire est en marche.

L’Union européenne joue un rôle de pionnier en matière d’intégration de la biodiversité dans les normes financières, avec trois cadres réglementaires contraignants :

  • La CSRD ou Directive sur le reporting de durabilité des entreprises (2022)
  • La Taxonomie verte européenne(2020)
  • La SFDR ou le Règlement sur la publication d’informations en matière de finance durable (2021)

Ces dispositifs imposent désormais aux entreprises et aux acteurs financiers de prendre en compte la biodiversité dans leurs rapports et stratégies.

En dehors de l’Europe, le mouvement s’étend :

  • Le Japon a vu plus de 130 entreprises adopter le cadre de la TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures) depuis 2023, avec un soutien actif du gouvernement.
  • Le Canada a lancé son groupe de consultation TNFD en 2023, suivi de la publication de sa Stratégie Nature 2030 en 2024.
  • La Chine a rejoint l’initiative en 2025 : la Bank of China est devenue la première institution financière chinoise à adopter les recommandations de la TNFD, et plus de 20 entreprises chinoises participent activement à l’élaboration du cadre. Le pays a également intégré la biodiversité dans ses standards de finance verte et émis la première obligation verte thématique biodiversité au monde, d’un montant de 1,8 milliard de RMB (environ 250 millions de dollars).
  • Le Brésil, hôte de la prochaine COP30, a adopté la Résolution CVM 193 (2023), rendant obligatoire le reporting de durabilité, en cohérence avec les standards de l’ISSB et les objectifs biodiversité.

Le Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté par 196 pays lors de la COP15 en décembre 2022, exige désormais des institutions financières qu’elles évaluent et publient leurs risques liés à la nature. Chaque pays devra soumettre sa stratégie biodiversité d’ici 2025.

Ce n’est plus une série d’initiatives régionales, mais une reconfiguration profonde des règles du jeu économique mondial. Qu’il s’agisse d’obligations réglementaires, d’engagements volontaires ou de pressions du marché : ignorer la biodiversité est un risque que beaucoup ne souhaitent pas prendre.

Marchés en mouvement : l’exemple espagnol

Grâce aux données de notre partenaire Spainsif, notre rapport démontre que l’Espagne illustre comment la clarté réglementaire peut accélérer la transformation des marchés. Les institutions financières espagnoles intègrent de plus en plus la biodiversité dans leurs pratiques :

  • Plus de 50 % excluent les entreprises ayant enfreint les réglementations environnementales.
  • Les investissements thématiques dans la gestion durable des forêts et la préservation de l’eau sont en forte croissance.
  • La biodiversité devient un levier stratégique dans les politiques d’engagement actionnarial.

Fait notable : les acteurs internationaux présents en Espagne affichent un niveau d’intégration supérieur à celui des entreprises locales. Cela suggère que les normes internationales influencent les pratiques nationales, une tendance qui devrait se répéter à mesure que la « finance biodiversité » se structure à l’échelle globale.

Alignement des institutions financières espagnoles sur les recommandations de la TNFD

Biodiversité : l’angle mort du système financier – Nouvelle étude

Source : Spainsif

Des freins critiques à lever d’urgence

Malgré les avancées, des obstacles systémiques freinent l’essor de la « finance biodiversité » à grande échelle.

  • Le manque de données fiables et d’indicateurs standardisées complique l’évaluation des portefeuilles et fragmente les approches selon les juridictions.
  • Les institutions financières peinent à identifier des projets viables répondant aux critères classiques de rentabilité et de risque. La plupart des initiatives restent locales, de petite taille, et difficiles à mutualiser pour les investisseurs institutionnels.

Le déséquilibre du marché est frappant : les subventions qui encouragent la destruction des écosystèmes dépassent largement les 208 milliards de dollars investis dans leur protection. Les modèles de risque traditionnels, conçus pour des actifs conventionnels, ne tiennent pas compte de la dépendance aux écosystèmes, créant des angles morts dangereux dans l’évaluation des portefeuilles.

Autre frein majeur : l’absence d’un indicateur universel, comme le CO₂ équivalent pour le climat. Des outils comme le MSA.km² ou l’empreinte biodiversité offrent des points de départ, mais la complexité des écosystèmes résiste à toute simplification excessive. Ce défi de mesure aggrave tous les autres : tarification du risque, conception de produits financiers, suivi des impacts…

Ces difficultés ne relèvent pas de simples ajustements techniques : elles appellent des solutions systémiques.

« Nous analysons à la fois ce que produit l’entreprise et où elle exerce ses activités, car les impacts sur la biodiversité dépendent fortement de la localisation des activités. En croisant ces deux dimensions, nous obtenons une évaluation complète et contextualisée des impacts de l’entreprise sur les écosystèmes. Le principal défi reste la collecte de données précises sur l’emplacement de chaque actif, et la capacité à agréger cette multitude d’impacts de manière pertinente. »
— Elouan Heurard, Analyste biodiversité, Candriam

Les défis de l’intégration de la biodiversité pour le secteur financier

Biodiversité : l’angle mort du système financier – Nouvelle étude

Source: Spainsif elaboration through NVivo from interviews.

Faire de la biodiversité une priorité stratégique

Les experts s’accordent de plus en plus : il est urgent de mobiliser les secteurs public et privé autour d’une action coordonnée, combinant cadres réglementaires clairs, innovations technologiques et infrastructures de marché adaptées. À l’image du « zéro émission nette d’ici 2050 » pour le climat, la biodiversité a besoin d’un message clair pour mobiliser les financements.

Longtemps reléguée au second plan dans les critères ESG, la biodiversité est désormais reconnue comme un risque majeur pour les entreprises, mais aussi comme un levier stratégique de croissance durable. Pour avancer efficacement, il faut une intégration systématique dans l’ensemble des opérations :

1. Évaluer de manière globale et ciblée en adoptant la méthode LEAP de la TNFD :

  • Localiser les interfaces avec la nature
  • Évaluer les dépendances et les impacts
  • Analyser les risques et les opportunités
  • Préparer le reporting

Une analyse qualitative des portefeuilles dans les secteurs à fort impact sera nécessaire (agriculture, sylviculture, industries extractives), avant l’intégration de données granulaires et géolocalisées, notamment pour les bassins en stress hydrique et les zones à haute valeur écologique.

2. Fixer des objectifs mesurables grâce aux SBT for nature :

  • Pas de perte nette de biodiversité d’ici 2030
  • Gain net à partir de 2030
  • Rétablissement complet des écosystèmes d’ici 2050

Il sera pertinent d’aligner ces objectifs sur les exigences de la TNFD, de la CSRD et de la Taxonomie européenne, en les liant aux décisions de rémunération, d’investissement et d’allocation de capital.

3. Tirer parti des processus existants de la TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures) pour mettre en œuvre la TNFD en adaptant la gouvernance, les systèmes de données et le reporting spécifique à la biodiversité.

  • Pourquoi repartir de zéro quand les outils du climat peuvent être réorientés vers la biodiversité ?

Les priorités pour intégrer facilement la biodiversité dans les décisions financières

Biodiversité : l’angle mort du système financier – Nouvelle étude

Source: Spainsif elaboration through NVivo from interviews

4. Créer des produits financiers innovants

Les institutions financières ont un rôle clé à jouer dans la structuration d’une économie « nature positive ». Cela passe par le développement de produits innovants :

  • Des prêts durables indexés sur des indicateurs biodiversité
  • Des obligations vertes dédiées à la restauration des écosystèmes
  • Des mécanismes de financement mixte associant capitaux publics et privés
  • Des portefeuilles de crédits carbone stratégiques, maximisant les co-bénéfices climat et biodiversité, en privilégiant les solutions fondées sur la nature certifiées

Le soutien au marché émergent des crédits biodiversité est également essentiel : engagement précoce, contrats d’achat à long terme, et agrégation de projets locaux en opportunités d’investissement à l’échelle institutionnelle.

5. S’engager activement

Les institutions doivent travailler directement avec les entreprises de leur portefeuille, notamment dans les secteurs les plus dépendants à la nature (agriculture, sylviculture, industries extractives). L’implication des communautés locales et des peuples autochtones est également indispensable pour garantir des approches inclusives et efficaces.

Il ne s’agit plus seulement de conformité réglementaire, mais d’accès à de nouveaux marchés, d’attractivité pour les investisseurs et de résilience des portefeuilles.

Nature et finance : une convergence indispensable

Agir pour le climat sans protéger la biodiversité est une stratégie incomplète. La santé des écosystèmes est le socle de la stabilité économique, de la résilience sociale et de la prospérité à long terme.

La finance doit reconnaître que la nature n’est pas un luxe, mais une condition essentielle de durabilité.

Le temps des petits pas est révolu.
Les institutions financières et les décideurs publics doivent intégrer la biodiversité au cœur de leurs décisions.

Les preuves sont là. Les outils existent.

Allons-nous agir avec l’urgence que cette crise impose ?

Découvrez notre rapport complet en anglais. Pour toutes questions, n’hésitez pas à nous contacter.

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