Le secteur financier est à l’aube d’un tournant majeur. Aujourd’hui, les financements consacrés à la préservation de la biodiversité atteignent à peine 208 milliards de dollars par an, soit moins de 20 % des 1 150 milliards nécessaires d’ici 2030. Les capitaux privés ne représentent que 17 % de cette enveloppe. Pourtant, la dégradation des écosystèmes commence déjà à fragiliser les performances des entreprises et à déprécier les actifs dans tous les secteurs économiques.
Pollinisation, régulation de l’eau, fertilité des sols… les services rendus par la nature se détériorent, provoquant des pertes croissantes notamment dans les secteurs les plus dépendants à la biodiversité : l’agriculture, la pêche et la sylviculture. Selon la Banque mondiale, l’effondrement des écosystèmes pourrait entraîner une perte annuelle de 2 700 milliards de dollars de PIB mondial d’ici 2030.
Mais les impacts dépassent largement le secteur de l’agroalimentaire. Les assureurs voient les sinistres liés aux catastrophes naturelles s’intensifier. Les biens immobiliers situés en zones côtières perdent de la valeur à mesure que les barrières naturelles disparaissent. Chaque espèce qui disparaît emporte avec elle des molécules potentiellement révolutionnaires pour la recherche pharmaceutique. Les chaînes d’approvisionnement se grippent, notamment dans les secteurs gourmands en eau comme le textile ou la production manufacturière.
Ce déficit colossal de financement, conjugué à des pertes économiques de plus en plus visibles, représente à la fois un risque systémique pour les portefeuilles d’investissement et une opportunité historique pour réorienter les capitaux vers une économie résiliente et durable. C’est pourquoi, nos équipes ont collaboré avec Spainsif, association espagnole dédiée à l’investissement durable, pour publier une étude afin de réconcilier la finance et la biodiversité.
Les institutions financières sont bien plus exposées aux risques écologiques que ne le laissent penser les modèles actuels. D’après une étude du Forum économique mondial, plus de la moitié du PIB mondial — soit 44 000 milliards de dollars — dépend directement du bon fonctionnement des écosystèmes. Les banques et investisseurs détiennent des milliers de milliards d’actifs dont la valeur repose sur la santé de la nature. Ainsi, la Banque centrale européenne estime que 26,8 % des actions détenues par les grands groupes bancaires européens sont liées aux services écosystémiques.
Ces risques ne sont plus théoriques : ils se traduisent déjà par des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement, une volatilité accrue des prix des matières premières, et des actifs devenus obsolètes. Les inondations qui ont frappé Valence en octobre 2024, causant plus de 200 morts et des milliards de pertes économiques, démontre comment la dégradation des milieux naturels (zones humides asséchées, sols imperméabilisés, etc.) peut transformer des pluies en torrents meurtriers.
| « D’après une étude de la BCE, 75 % des prêts accordés par les banques aux entreprises sont liés, d’une manière ou d’une autre, aux services écosystémiques ; d’où l’urgence d’intégrer la biodiversité dans la gestion des risques. » — Juan Carlos Delrieu, Responsable ESG, Banco de España |
Le déficit annuel de financement de 942 milliards de dollars pour stopper l’érosion de la biodiversité d’ici 2030 ouvre un champ immense de possibilités pour déployer de nouveaux produits financiers. On voit déjà de nouveaux instruments émerger :
Les pionniers de ce secteur bénéficient déjà de conditions préférentielles et de valorisations supérieures.
En parallèle, le marché volontaire du carbone évolue rapidement : les crédits issus de solutions fondées sur la nature, présents depuis plus de vingt ans, intègrent désormais des co-bénéfices pour la biodiversité. Parallèlement, les crédits biodiversité autonomes ou « certificats biodiversités » s’imposent comme une classe d’actifs à part entière.
Ceux qui agissent maintenant façonneront les marchés de demain. Ceux qui attendent s’exposent à des risques croissants et à une perte d’avantage concurrentiel.
Les mangroves : des solutions puissantes pour le climat, la biodiversité et les territoires
Le projet de restauration des mangroves de Sundari, mené par SE Advisory Services au Bengale occidental (Inde), en illustre parfaitement le potentiel. Sur 4 500 hectares de mangroves dégradées, les travaux de régénération devraient permettre de séquestrer environ 961 tonnes de CO₂ équivalent par hectare, tout en préservant plus de 1 400 espèces animales, dont le tigre royal du Bengale, une espèce emblématique en danger. Mais les bénéfices vont bien au-delà de la biodiversité et du climat. Ce projet renforce la protection côtière face aux catastrophes naturelles, crée plus de 40 emplois locaux par an, et soutient les moyens de subsistance d’1,5 million de personnes vivant principalement de la pêche. Grâce aux mécanismes de la finance carbone, intégrer les objectifs climatiques et de biodiversité dans les stratégies de marché et de financement permet une utilisation plus efficiente des ressources, maximise les co-bénéfices et réduit les besoins de financement globaux (Terton et al., 2023 ; Forum économique mondial, 2023). |
La réglementation évolue pour prendre de plus en plus en compte la biodiversité. Dans les pays les plus avancées, une réelle transformation réglementaire est en marche.
L’Union européenne joue un rôle de pionnier en matière d’intégration de la biodiversité dans les normes financières, avec trois cadres réglementaires contraignants :
Ces dispositifs imposent désormais aux entreprises et aux acteurs financiers de prendre en compte la biodiversité dans leurs rapports et stratégies.
En dehors de l’Europe, le mouvement s’étend :
Le Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté par 196 pays lors de la COP15 en décembre 2022, exige désormais des institutions financières qu’elles évaluent et publient leurs risques liés à la nature. Chaque pays devra soumettre sa stratégie biodiversité d’ici 2025.
Ce n’est plus une série d’initiatives régionales, mais une reconfiguration profonde des règles du jeu économique mondial. Qu’il s’agisse d’obligations réglementaires, d’engagements volontaires ou de pressions du marché : ignorer la biodiversité est un risque que beaucoup ne souhaitent pas prendre.
Grâce aux données de notre partenaire Spainsif, notre rapport démontre que l’Espagne illustre comment la clarté réglementaire peut accélérer la transformation des marchés. Les institutions financières espagnoles intègrent de plus en plus la biodiversité dans leurs pratiques :
Fait notable : les acteurs internationaux présents en Espagne affichent un niveau d’intégration supérieur à celui des entreprises locales. Cela suggère que les normes internationales influencent les pratiques nationales, une tendance qui devrait se répéter à mesure que la « finance biodiversité » se structure à l’échelle globale.
Alignement des institutions financières espagnoles sur les recommandations de la TNFD
Source : Spainsif
Malgré les avancées, des obstacles systémiques freinent l’essor de la « finance biodiversité » à grande échelle.
Le déséquilibre du marché est frappant : les subventions qui encouragent la destruction des écosystèmes dépassent largement les 208 milliards de dollars investis dans leur protection. Les modèles de risque traditionnels, conçus pour des actifs conventionnels, ne tiennent pas compte de la dépendance aux écosystèmes, créant des angles morts dangereux dans l’évaluation des portefeuilles.
Autre frein majeur : l’absence d’un indicateur universel, comme le CO₂ équivalent pour le climat. Des outils comme le MSA.km² ou l’empreinte biodiversité offrent des points de départ, mais la complexité des écosystèmes résiste à toute simplification excessive. Ce défi de mesure aggrave tous les autres : tarification du risque, conception de produits financiers, suivi des impacts…
Ces difficultés ne relèvent pas de simples ajustements techniques : elles appellent des solutions systémiques.
| « Nous analysons à la fois ce que produit l’entreprise et où elle exerce ses activités, car les impacts sur la biodiversité dépendent fortement de la localisation des activités. En croisant ces deux dimensions, nous obtenons une évaluation complète et contextualisée des impacts de l’entreprise sur les écosystèmes. Le principal défi reste la collecte de données précises sur l’emplacement de chaque actif, et la capacité à agréger cette multitude d’impacts de manière pertinente. » — Elouan Heurard, Analyste biodiversité, Candriam |
Les défis de l’intégration de la biodiversité pour le secteur financier
Source: Spainsif elaboration through NVivo from interviews.
Les experts s’accordent de plus en plus : il est urgent de mobiliser les secteurs public et privé autour d’une action coordonnée, combinant cadres réglementaires clairs, innovations technologiques et infrastructures de marché adaptées. À l’image du « zéro émission nette d’ici 2050 » pour le climat, la biodiversité a besoin d’un message clair pour mobiliser les financements.
Longtemps reléguée au second plan dans les critères ESG, la biodiversité est désormais reconnue comme un risque majeur pour les entreprises, mais aussi comme un levier stratégique de croissance durable. Pour avancer efficacement, il faut une intégration systématique dans l’ensemble des opérations :
1. Évaluer de manière globale et ciblée en adoptant la méthode LEAP de la TNFD :
Une analyse qualitative des portefeuilles dans les secteurs à fort impact sera nécessaire (agriculture, sylviculture, industries extractives), avant l’intégration de données granulaires et géolocalisées, notamment pour les bassins en stress hydrique et les zones à haute valeur écologique.
2. Fixer des objectifs mesurables grâce aux SBT for nature :
Il sera pertinent d’aligner ces objectifs sur les exigences de la TNFD, de la CSRD et de la Taxonomie européenne, en les liant aux décisions de rémunération, d’investissement et d’allocation de capital.
3. Tirer parti des processus existants de la TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures) pour mettre en œuvre la TNFD en adaptant la gouvernance, les systèmes de données et le reporting spécifique à la biodiversité.
Les priorités pour intégrer facilement la biodiversité dans les décisions financières
Source: Spainsif elaboration through NVivo from interviews
4. Créer des produits financiers innovants
Les institutions financières ont un rôle clé à jouer dans la structuration d’une économie « nature positive ». Cela passe par le développement de produits innovants :
Le soutien au marché émergent des crédits biodiversité est également essentiel : engagement précoce, contrats d’achat à long terme, et agrégation de projets locaux en opportunités d’investissement à l’échelle institutionnelle.
5. S’engager activement
Les institutions doivent travailler directement avec les entreprises de leur portefeuille, notamment dans les secteurs les plus dépendants à la nature (agriculture, sylviculture, industries extractives). L’implication des communautés locales et des peuples autochtones est également indispensable pour garantir des approches inclusives et efficaces.
Il ne s’agit plus seulement de conformité réglementaire, mais d’accès à de nouveaux marchés, d’attractivité pour les investisseurs et de résilience des portefeuilles.
Agir pour le climat sans protéger la biodiversité est une stratégie incomplète. La santé des écosystèmes est le socle de la stabilité économique, de la résilience sociale et de la prospérité à long terme.
La finance doit reconnaître que la nature n’est pas un luxe, mais une condition essentielle de durabilité.
Le temps des petits pas est révolu.
Les institutions financières et les décideurs publics doivent intégrer la biodiversité au cœur de leurs décisions.
Les preuves sont là. Les outils existent.
Allons-nous agir avec l’urgence que cette crise impose ?
Découvrez notre rapport complet en anglais. Pour toutes questions, n’hésitez pas à nous contacter.
Pour vous accompagner dans la compréhension, la mesure et la réduction de vos impacts et de vos dépendances à la biodiversité, vous trouverez dans cette fiche d’information :